Santé mentale

Santé des aidants non rémunérés : ce que révèlent deux études internationales

Santé des aidants non rémunérés : ce que révèlent deux études du Lancet Public Health sur les jeunes aidants, les femmes et les signaux d'alerte à surveiller.

Vous accompagnez un parent, un conjoint, un frère ou un enfant fragilisé, sans être rémunéré pour ce rôle. Vous tenez, souvent en silence, en jonglant avec votre travail, votre famille, votre propre santé. Deux études relayées par The Lancet Public Health confirment ce que nous observons sur le terrain en tant que Care Managers : la santé des aidants non rémunérés se dégrade, et cette réalité mérite d'être nommée avant d'être chiffrée.

Qui sont les aidants non rémunérés et pourquoi leur santé est-elle en jeu ?

Un aidant non rémunéré est une personne qui apporte régulièrement une aide à un proche en perte d'autonomie, malade ou en situation de handicap, sans être salariée pour cela. Cette aide peut être quotidienne ou ponctuelle, physique, administrative, émotionnelle, logistique.

Selon le rapport Global State of Caring 2021 de l'Alliance internationale des organisations d'aide aux personnes dépendantes, ces aidants représenteraient environ 20 % de la population au Royaume-Uni et au Canada, et 5 % au Japon et en Finlande. Derrière ces ordres de grandeur, une même réalité : des personnes qui portent une charge structurelle sans être identifiées comme telles par le système de santé ou par leur employeur.

Dans notre pratique d'accompagnement, ce que nous voyons, c'est la charge mentale qui s'installe, l'isolement, la culpabilité de ne pas en faire assez, la difficulté à demander de l'aide. Et souvent, un point de bascule : l'aidant lui-même finit par tomber. Pour comprendre les profils concernés en entreprise, nos observations sur les salariés aidants détaillent ces réalités.

Ce que deux études publiées dans The Lancet Public Health mettent en lumière

En ce début d'année 2024, The Lancet Public Health, revue de santé publique de référence mondiale, a publié le résultat de deux études portant sur l'impact des soins et soutiens informels sur la santé des aidants.

  • La première étude portait sur de jeunes aidants australiens âgés de 15 à 25 ans, sur une période de 20 ans. Elle révélait que leur santé mentale était moins bonne que celle des non-aidants, en particulier lorsque l'aide fournie était intense.
  • La seconde étudiait des ménages du Royaume-Uni de 2009 à 2020, sur une population de 16 à 65 ans. Elle constatait une augmentation de la détresse psychologique lors de la transition vers le rôle d'aidant, et relevait que les personnes plus jeunes sont particulièrement exposées à des effets négatifs sur leur santé.

Deux facteurs explicatifs se dégagent. D'une part, chez les jeunes adultes, la prise en charge s'ajoute à d'autres événements majeurs : études, premier emploi, parentalité. D'autre part, des contextes antérieurs comme la pandémie de COVID-19 ont pu détériorer la santé des aidants en réduisant les contacts sociaux ou en augmentant les besoins de soins liés à la baisse de certains services.

Une population loin d'être homogène

Les aidants non rémunérés ne forment pas un bloc uniforme. Chaque situation dépend de la pathologie du proche, du niveau d'autonomie, de l'entourage disponible, de la situation professionnelle et financière de l'aidant. C'est pourquoi les réponses efficaces sont, par nature, du sur-mesure. Un aidant qui accompagne un proche atteint de sclérose en plaques ne mobilise pas les mêmes ressources qu'un parent qui cherche à mettre en place une AESH pour un enfant en situation de handicap ou qu'une salariée qui organise le retour à domicile d'un parent après hospitalisation.

Les jeunes aidants : une vulnérabilité amplifiée par les transitions de vie

Les jeunes aidants sont souvent invisibles, y compris dans les politiques publiques et dans les dispositifs RH. Ce sont des étudiants, des jeunes en insertion professionnelle, parfois des jeunes parents, qui accompagnent un parent malade, un frère ou une sœur, un grand-parent.

Les deux études du Lancet convergent sur un point : plus l'entrée dans le rôle d'aidant est précoce, plus le risque d'impact durable sur la santé mentale est élevé. La superposition avec les grandes transitions de vie, sortir des études, trouver un logement, construire un couple, devenir parent, agit comme un amplificateur.

Dans nos accompagnements, ce sont souvent ces profils qui expriment le sentiment de ne pas oser en parler à leur manager, de masquer leur situation en réunion, de décrocher silencieusement. Une réalité proche de celle décrite dans nos analyses des tendances 2025 sur l'épuisement professionnel.

Femmes aidantes : quand la charge de soin creuse les inégalités professionnelles et de santé

La charge des soins et soutiens non rémunérés repose de façon disproportionnée sur les femmes. Et pour elles, le soutien non rémunéré est négativement associé à la santé mentale.

Comme l'a souligné le Centre de développement de l'OCDE, cette charge contribue aux écarts entre les hommes et les femmes en matière de résultats professionnels : salaires inférieurs, qualité d'emploi moindre, ralentissement de carrière. Les soins n'affectent donc pas seulement la santé, ils affectent aussi les déterminants socio-économiques de la santé.

La Commission Lancet sur les femmes et la santé rappelle que la contribution des femmes aux soins de santé reste sous-estimée, et qu'il existe très peu de politiques sensibles au genre permettant d'intégrer leur rôle social et professionnel. Reconnaître la valeur sociale et économique de la contribution des aidantes non rémunérées, c'est aussi permettre une meilleure conciliation de l'emploi, des modalités de travail plus souples et une juste reconnaissance de leurs efforts.

Quels signaux d'alerte surveiller quand on est aidant non rémunéré ?

La dégradation de la santé d'un aidant est rarement brutale. Elle s'installe. Voici les signaux que nous invitons les aidants, et leurs proches, à ne pas minimiser :

  • Un sommeil qui se dégrade, des réveils précoces, des pensées qui tournent la nuit.
  • Une fatigue qui ne se répare plus, même après un week-end ou des congés.
  • Le sentiment de ne plus arriver à tout tenir, de garder la tête hors de l'eau au prix d'un effort constant.
  • Un repli progressif : moins d'appels, moins de sorties, moins de plaisir.
  • Des symptômes physiques persistants : maux de tête, douleurs, troubles digestifs, poussées de tension.
  • Une irritabilité ou une culpabilité qui prend le pas sur tout le reste.
  • Au travail, un décrochage silencieux, des difficultés de concentration, une envie de masquer sa situation.

Si plusieurs de ces signaux se cumulent et durent, il ne s'agit plus d'une simple période difficile. C'est le moment de solliciter un appui : médecin traitant, médecine du travail, service social, dispositif d'accompagnement dédié aux aidants. Le fait d'être identifié comme aidant ouvre également des droits, notamment l'allocation journalière du proche aidant.

Vers une reconnaissance : quelles pistes pour mieux protéger les aidants ?

Les deux études publiées dans The Lancet Public Health concluent sur un constat sans détour : le besoin d'aidants va s'accroître avec l'augmentation de la longévité, et il n'est pas viable de faire reposer le système de santé sur des aidants dont l'état de santé se dégrade.

La reconnaissance du statut d'aidant reste une question ouverte, mais l'idée progresse dans un contexte de raréfaction des ressources en aides à domicile, soins infirmiers et aides sociales. Le défi démographique est commun à toutes les sociétés occidentales, et les entreprises en prennent conscience.

Égalité femmes-hommes, inclusion, politiques RSE : ces cadres viennent soutenir et légitimer les mesures internes déjà mises en place par certains employeurs. Les leviers concrets à activer côté employeur sont détaillés dans nos travaux sur les salariés aidants et la QVCT.

En tant que Care Managers, ce que nous constatons chaque semaine, c'est que la reconnaissance n'a pas besoin d'attendre une réforme pour commencer. Elle démarre par un manager qui pose la question, un service RH qui identifie la situation, un professionnel qui écoute sans juger. La solution n'est pas seulement entre les mains des gouvernements : les entreprises ont un rôle à jouer, et c'est toute la société qui en ressort grandie.

Source : The Lancet Public Health, article accessible sur thelancet.com.

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